mardi 18 août 2015

Les tâches de rousseur du Vieux Pépère


Carte postale - Hamburg (Allemagne)

Le plus dur, c'est de partir. De tout quitter, pour l'inconnu.
Heureusement, en se jetant dans le vide pour aller découvrir un bout du Monde, on revient tous étonnés de s'être découvert un peu plus.

Télévision à sensations, qui nous paralyse de peur.
Sous prétexte de protéger du danger.
"you are travelling alone ? you are not afraid ? It is dangerous". Au début, ces questions amplifiaient un peu ma peur. A la fin, je connaissais le refrain. Oui, c'est vrai, il ne faut pas faire confiance à tout, la bouche en coeur. Ecouter ses émotions, savoir fuir quand il faut. Ne jamais montrer sa peur. Affronter le danger parfois. (C'est ainsi que je me suis découvert une voix ferme insoupçonnée tout en ayant les mains qui tremblent). J'ai rencontré très peu de femmes seules à vélo, et je trouve dommage d'avoir peur de se lancer juste pour la raison d'être une femme.

J'en ai souffert, d'être sur la route. Tous les jours, et plusieurs fois par jour. Je croisais des gens admiratifs, qui m'envoyaient des ondes positives. Mais à ce moment-là, sous la pluie à pédaler, ils n'imaginaient sûrement pas que j'avais trop envie de laisser là mon vélo et de monter dans leur voiture.
Mais j'y croyais, et j'ai persévéré. Et je crois que c'était ça la clef.
Beaucoup de mes peurs se sont envolées. Je pense que je suerai moins en cherchant un nouveau travail, que lorsque je me suis retrouvée à pédaler au milieu de la pampa, dans un vent de face terrible, entourée de squelettes de guanacos à me demander "franchement, je sais pas où je dors ce soir?". Mais j'ai remarqué que mes peurs surmontées m'ont donné énormément de force. Elles m'ont même parfois transformée en objet de foi auprès des gens. C'est bizarre. Comme si j'obtenais soudain, une forme de crédibilité. Mais je ne veux surtout pas me sentir "héro" avec une puissance éternelle. Je cherche à être la héroïne de moi-même. Je pense profondément que tout le monde est capable de construire quelque chose de grand sur du long terme. Perséverer doucement, avec son objectif en tête.

Carreterra Austral - Chile
Contre tout attente initiale, le principal apprentissage de mon voyage aura été d'apprendre à être seule. A me retrouver en face à face avec moi-même. Je me pressais au début, de rencontrer d'autres personnes, d'être occupée, de rouler pour faire passer le temps en solo. Puis, le temps m'a rattrapée et recentrée sur moi. Au fur et à mesure, javais du plaisir à penser seule, me regarder le matin dans la glace des sanitaires du camping comme une personne pleine, rencontrer des personnes qui m'intéressaient. 
Le vélo est un voyage lent, où chaque avancée sur la route est comme un pas. La lenteur t'apprend à voir la moindre petite chose autour de toi. A penser et repenser à la moindre petite chose que tu as vécue. La manière de regarder les choses prend une valeur particulière à force de coups de pédales. Après l'effort, chaque petit plaisir qui s'offre, se savoure. (entre les durs moments où tu as envie de tout faire valser). La douche, le plat de pâtes, des habits propres, le lit moelleux, un paysage. Vivre dans l'instant présent, sans plannifier.

Je prenais conscience que j'étais minuscule sur cette Terre, mais paradoxalement je réalisais la puissance que j'avais. Voyager à vélo sur du long terme est la construction, et l'aboutissement d'un projet. On prend alors conscience de son pouvoir. Son pouvoir de changer de regard sur les choses. Au lieu d'attendre passivement que les choses viennent à soi, on se rend compte que changer de regard participe déjà à construire un monde meilleur. 

Pampa de Patagonia - Argentina
Le reste, le plus immportant : les rencontres que j'ai faites sur ma route. Elles ont donné tout son sens à mon voyage.  J'ai vite réalisé que je n'étais rien sans les gens autour de moi. Ne pas parler pendant deux jours, et je deviens folle ! Alors, il faut accepter de recevoir, de perdre sa fierté pour aller voir et discuter avec ses voisins de camping car tu n'en peux plus d'être une ermite dans son monde. Accepter que tu t'es trompée, que tu n'as pas été sympa à ce moment-là, ou que ton comportement était dangereux. Ou que t'en peux vraiment plus ce soir. Parmi tous les gens que j'ai rencontrés, j'ai vu de tout. J'ai énormément reçu et eu très rarement peur. L'écoute de mes émotions s'est affinée avec les rencontres et les expériences que j'ai faites. Il faut savoir repérer les dangers, et ne pas être victime. En ayant peur, on devient une proie. Je veillerai toute ma vie à ne jamais me soumettre aux diktats d'une personne qui charme les foules, pour sa puissance personnelle. Que ce soit une entreprise, un homme politique, ou une personne de mon entourage. Parce qu'il serait prêt à t'enchaîner pour ça.
L'approbation des gens n'a pas d'importance, je vis ma vie pour moi. Je ne crains plus de perdre les gens, car quand on tient vraiment à quelqu'un, on ne peut pas le perdre.  
Ce voyage m'a donné une foi dans l'Humanité en général, dans la solidarité. On m'a beaucoup tendu la main. Il est devenu, au cours du voyage, très important de rendre toutes les petites attentions que je recevais. J'ai vu que les personnes qui me semblaient les plus aigries, les plus effrayées étaient les personnes les plus vulnérables. Celles qui ont le plus besoin de l'amour qu'elles n'arrivent pas à recevoir. Je trouve qu'il faut faire confiance à la Vie, et elle t'envoie de belles choses en retour. 

La mise en danger donne du piment à ma vie, la rend plus vibrante et elle prend alors de la valeur. Et avec la prise de valeur de ma Vie, la prise de valeur de ma personne. Expérimenter, chercher frontalement la difficulté pour mieux apprendre, mieux se tromper, mieux recommencer pour mieux réussir, est pour moi un idéal de vie. J'ai aussi compris (et c'est important dans mon métier d'assistante sociale) qu'on n'a pas le droit de donner des leçons aux gens, de les paralyser au nom de ses propres expériences. Chacun s'il veut vivre intrépidement doit prendre ses propres risques, revenir chez soi différemment, et se contenter de donner l'envie à ses proches de s'élancer dans leurs propres aventures.  

Beaucoup de gens m'ont dit "je ne pourrais jamais faire ce que vous avez fait". Et bien je répondrai maintenant "si vous le voulez vraiment, vous le pouvez". Je pense que le seuil de tolérance augmente avec tes expériences de vie. C'est mis bout à bout que les efforts en direction d'un même objectif deviennent exploit. Je ne faisais pas de vélo avant de partir. Il n'y a pas non plus besoin d'argent à outrance. Tout est dans le mental et le sang-froid. Je reste persuadée que, si du fond des tripes on veut quelque chose, on peut le faire. L'objectif doit être mesuré, mais l'auto-discipline est importante. Tu n'as pas, de toute façon, le choix de t'assouplir face à la nouvelle merde que tu rencontres chaque jour (la tente qui se casse, mal de ventre, camping fermé, plus d'eau ...)

Tapi Aike - Argentina
Je me suis promis de ne jamais oublier ce que m'avait apporté ce voyage et de m'y jeter à corps et âme perdus de nouveau, quand l'envie vendra. Enfourcher mon vélo rimera avec retrouver le sens de la Vie qui se perd dans un quotidien répétitif. J'ai compris que ça n'est sûrement pas en restant assise à rêver que je retrouverai la voie de cet éphémère bonheur. Ces 7000 km n'ont pas été faits par magie. Comme la vie est toujours dure, il faut se battre et la défier en permanence. Parce que nous seul savons ce qui nous rend heureux. Personne d'autre que nous-même. Il faut seul compter sur soi-même. Il n'est jamais trop tard pour passer à l'action. Seulement, il faut écouter son coeur, et se saisir des occasions qui s'offrent à nous.

Les images de  mes prochains voyages se bousculent déjà dans ma tête. Je pense à la traversée du Canada à vélo. Le transsibérien en Russie. Faire un voyage en cheval, en moto ou en bateau, un jour. Je sais déjà que le plus dur sera à nouveau de s'élancer.
Mais en attendant, je retrouverai l'aventure dans mon quotidien. dans l'apprentissage de marcher avec des talons, dans la découverte d'un nouveau sport. Se faire une nouvelle coiffure. Dans la joie de s'arrêter sur le chemin quotidien de son travail pour faire une photo d'une fleur, ou d'un lever de soleil hivernal. Ou lire les nouvelles de Benjamin et Mariette, les aventuriers à vélos bricolés, rencontrés à Punta Arenas au Chili. Ou celles des suedois (thebigtrip.se) rencontrés à El Chalten en Argentine. L'aventure dans ma nouvelle recherche d'emploi aussi. 

Fin de la ruta del desierto - Provincia de la Pampa (Argentina)

" Pour réaliser une chose extraordinaire, commencez par la rêver. Ensuite, réveillez-vous calmement et allez d'un trait jusqu'au bout de votre rêve sans jamais vous laisser décourager"
Walt Disney